La démolition d’une propriété ayant appartenu au regretté Dikembe Mutombo, à Binza UPN, dans la commune de Ngaliema, au motif qu’elle aurait été construite sur une emprise publique, soulève une question qui dépasse largement le cas de cette résidence : où commence et où s’arrête la responsabilité de l’État dans l’occupation anarchique de l’espace public ?
Sur le principe, personne ne devrait contester la nécessité de faire respecter les règles d’urbanisme. Une ville ne peut être administrée durablement dans le désordre. Les emprises publiques, les espaces verts, les voies de circulation et les espaces destinés aux équipements collectifs doivent être protégés. La loi doit effectivement s’appliquer à tous.
Mais l’État de droit commande également que l’on s’interroge sur les conditions dans lesquelles certaines constructions ont pu voir le jour.
Un citoyen qui acquiert une parcelle, entreprend des démarches administratives, sollicite une autorisation de bâtir et investit parfois toutes ses économies dans une construction ne le fait pas nécessairement dans la clandestinité. Il agit souvent avec le concours ou, à tout le moins, sous le regard des services publics compétents.
Dès lors, lorsqu’une construction irrégulière est autorisée, tolérée ou simplement laissée se développer pendant des années, la responsabilité ne peut raisonnablement reposer exclusivement sur le citoyen.
L’adage juridique selon lequel « nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude » invite ici à une réflexion plus profonde. L’administration qui aurait autorisé, validé, toléré ou laissé prospérer une situation qu’elle déclare ensuite illégale doit aussi être capable de se remettre en question.
Pourquoi toujours agir en aval ? La véritable question est peut-être là.
Pourquoi l’État attend-il que des millions soient investis dans une construction avant de constater qu’elle se trouve sur une emprise publique ? Pourquoi ne pas empêcher la construction dès le départ ? Pourquoi les services chargés de l’urbanisme, du cadastre, des affaires foncières et des autres autorisations ne sont-ils pas suffisamment coordonnés pour prévenir ces situations ?
La meilleure démolition reste celle que l’on n'a pas besoin de faire
Agir en amont permettrait d’éviter des pertes considérables pour les citoyens, des tensions sociales et surtout le sentiment d’une justice à géométrie variable.
Car il ne suffit pas de brandir le bulldozer. Il faut aussi identifier ceux qui ont permis au bulldozer d'arriver des années trop tard.hbv
Et la mémoire de Mutombo Dikembe?
Dans le cas particulier de Dikembe Mutombo, une autre dimension mérite d’être prise en considération.
Le célèbre basketteur congolais n’était pas seulement une ancienne gloire du sport. Il était aussi une personnalité mondialement connue, un philanthrope et une figure ayant contribué au rayonnement de la République démocratique du Congo.
Cela ne signifie évidemment pas que son nom devrait constituer une immunité devant la loi. La mémoire d’un homme, aussi illustre soit-il, ne peut pas placer une propriété au-dessus des règles.
Mais la question de la mémoire collective demeure légitime : qu'est-ce que l'État entend faire de ce qui reste de l'œuvre et du patrimoine symbolique de ses grandes figures ?
Démolir peut être nécessaire lorsqu'une infraction est établie. Mais une politique publique cohérente devrait également être capable de préserver, documenter et valoriser ce qui mérite de l'être. La fermeté administrative ne devrait pas être synonyme d'amnésie collective.
Le précédent des emprises ferroviaires
L'histoire récente de Kinshasa fournit d'ailleurs matière à prudence.
Sous le ministre des Transports Justin Kalumba Mwana Ngongo, des opérations de démolition avaient notamment concerné des constructions installées autour des emprises ferroviaires dans plusieurs communes, notamment Barumbu, Kinshasa, Lingwala, Gombe et Ngaliema.
L'objectif affiché était de libérer les emprises et de permettre la réhabilitation ou la valorisation du domaine ferroviaire.
Des années plus tard, force est de constater que, dans plusieurs endroits, les constructions ont progressivement repris leurs droits autour des rails.
Le problème n'était donc peut-être pas seulement celui des maisons à démolir, mais celui de l'absence de projet durable après leur démolition.
Lorsqu'un espace est libéré sans être immédiatement sécurisé, aménagé ou affecté à l'usage public annoncé, il finit souvent par être réoccupé. Et le cycle recommence : installation, tolérance, développement des constructions, nouvelle opération de démolition.
À quoi sert alors une démolition si, quelques années plus tard, les mêmes espaces sont de nouveau occupés ?
Une politique à deux vitesses ?
C'est ici que naît le malaise d'une partie de la population.
L'État affirme vouloir récupérer les espaces publics, les espaces verts et les espaces récréatifs. L'intention est légitime. Mais cette politique ne peut être crédible que si elle est universelle, transparente et constante.
Or, à Kinshasa, de nombreux espaces autrefois destinés aux loisirs, à la circulation ou aux équipements collectifs ont progressivement changé de vocation. Certains sont aujourd'hui occupés par des activités commerciales, notamment des stations-service.
La question que pose la population est simple : les bulldozers ont-ils la même liberté d'action partout ?
Si un petit propriétaire voit sa maison démolie au nom de l'emprise publique tandis que des constructions appartenant à des acteurs puissants semblent échapper au même traitement, l'opération perd progressivement sa légitimité aux yeux de l'opinion.
Il ne suffit donc pas que l'État dise que "la loi s'applique à tous". Il doit le démontrer par les faits.
Sanctionner, mais aussi rendre des comptes
Une véritable politique d'assainissement urbain devrait reposer sur trois piliers : prévenir, sanctionner et valoriser.
Prévenir, en empêchant qu'une construction irrégulière ne sorte de terre grâce à une administration plus efficace et mieux coordonnée.
Sanctionner, lorsque les règles sont violées, mais également rechercher les responsabilités administratives lorsque des agents publics ont autorisé, facilité ou laissé faire.
Valoriser enfin les espaces récupérés, afin qu'ils ne redeviennent pas, quelques années plus tard, les terrains de nouvelles occupations anarchiques.
L'État ne peut pas être uniquement puissant au moment de démolir et absent au moment de contrôler.
La question fondamentale
Au fond, la démolition de la propriété de Dikembe Mutombo ne devrait pas seulement provoquer l'émotion ou l'indignation. Elle devrait ouvrir un débat sur la manière dont Kinshasa est administrée.
Qui a autorisé ? Qui a contrôlé ? Qui a laissé faire ? Pourquoi n'a-t-on pas agi plus tôt ? Que deviendra l'espace libéré ? Et qui garantira qu'il ne sera pas réoccupé demain ?
Ces questions valent pour Binza UPN comme pour les emprises ferroviaires, les espaces verts, les aires de jeux et les autres domaines publics.
Une République sérieuse ne doit pas seulement avoir des bulldozers. Elle doit surtout avoir une administration capable d'empêcher les constructions illégales avant leur naissance, de traiter tous les citoyens avec la même rigueur et de garantir que les espaces récupérés restent effectivement au service de la collectivité.
Parce que l'État de droit ne se mesure pas au nombre de maisons démolies, mais à la capacité de l'État à faire respecter la règle de manière prévisible, équitable et durable.
Le Tremplin
