Il devait s’agir d’un moment de prière, de mémoire et de communion. Une messe pour confier à Dieu les âmes d’évêques, de prêtres, d’abbés, de religieuses, de religieux et de consacrés ayant marqué l’histoire du Diocèse de Kasongo. Elle n’a finalement pas eu lieu.
Initialement annoncée à la Cathédrale Notre-Dame du Congo, à Kinshasa, puis délocalisée à la paroisse Saint-Joseph de Matonge, la célébration a été finalement annulée. Selon des informations recueillies par Le Tremplin, cette annulation serait intervenue à la suite d’une injonction de Mgr Christophe Lubamba, évêque de Kasongo, demandant que l’autorisation nécessaire ne soit pas accordée aux fidèles ressortissants de ce diocèse. Ces informations, qui appellent naturellement une clarification de l’autorité diocésaine concernée, soulèvent toutefois de sérieuses interrogations. Car que pouvait-il y avoir de plus ordinaire, dans la vie d’une communauté chrétienne, que de vouloir prier pour ses morts ?
Les fidèles s’étaient pourtant mobilisés. Des membres des familles des disparus, des chrétiens engagés dans la vie du diocèse, mais aussi des sympathisants, y compris des musulmans partageant cette démarche de mémoire, avaient répondu à l’appel. Tous venaient pour un même geste : se souvenir et prier.
La justification avancée autour d’un prétendu défaut de qualité des organisateurs mérite, elle aussi, d’être éclaircie. Le droit canonique interdit-il à des fidèles de demander une célébration eucharistique pour leurs défunts ? À première vue, rien dans la vocation de l’Église ne permet de transformer le désir légitime de prier en faveur des défunts en une faute en soi. L’accès aux biens spirituels de l’Église relève même de la mission pastorale de celle-ci.
Certes, une messe publique dans une église déterminée ne s’organise pas sans l’accord et la responsabilité du prêtre ou de l’autorité compétente sur le lieu de célébration. Le droit canonique reconnaît également à l’ordinaire du lieu ses responsabilités dans son diocèse. Mais une question demeure : quelle autorité était compétente pour autoriser ou refuser cette célébration à Kinshasa ?
Si la messe devait se tenir dans l’Archidiocèse de Kinshasa, l’autorité de l’ordinaire du lieu ne devait-elle pas être au cœur de la décision ? Et si une intervention de l’évêque de Kasongo a effectivement été déterminante dans l’annulation, sur quel fondement canonique et pastoral reposait-elle ?
Ces questions sont d’autant plus troublantes que la démarche ne semblait pas porter atteinte à la doctrine, à la discipline de l’Église ou à l’unité ecclésiale. Elle visait simplement à faire mémoire de ceux qui ont servi le Diocèse de Kasongo.
Parmi les personnes que les fidèles souhaitaient honorer figurent notamment Mgr Noël Mala, Mgr Timothée Pirigisha et l’archevêque Christophe Muzihirwa, ainsi que les abbés Tata Pontien, Kingombe Bruno, Bongama Gabriel, Kilomo, Simon Ngongo, Sébastien Kapangu, Badiufa Jean, Urbain Mwakambaya, Faustin Tutu, Didace Mbungu, Charles Bilembo, Justin Kipuyu, Tambwe, John Shabani, Joseph Awazi et Ibayu, sans oublier les autres consacrés.
Le paradoxe interpelle davantage lorsqu’on considère l’histoire récente. Mgr Christophe Lubamba, ordonné évêque en 2014, n’a pas, au cours des années écoulées depuis son ordination, porté publiquement une initiative comparable de commémoration collective des pasteurs et consacrés ayant servi le diocèse, du moins à notre connaissance. Les fidèles qui avaient accompagné , à travers sa structure dédiée au développement du diocèse, avant, pendant et après son accession à l’épiscopat peuvent dès lors légitimement s’interroger sur les raisons d’une telle opposition aujourd’hui.
La question n’est donc peut-être pas uniquement celle d’une messe annulée. Elle touche à la manière dont une Église locale entretient sa mémoire, reconnaît ceux qui l’ont bâtie et accueille les initiatives de ses propres fidèles.
Peut-on empêcher des chrétiens de se souvenir de leurs pasteurs ?
Peut-on interdire une prière sans expliquer clairement le motif pastoral ou canonique qui la justifie ?
Et lorsqu’une célébration doit se tenir dans une autre juridiction ecclésiastique, qui détient réellement la compétence pour en décider ?
Ces interrogations ne constituent pas une condamnation. Elles appellent une explication.
L’Église est aussi une communauté de mémoire. Elle prie pour les vivants comme pour les morts. Elle honore ceux qui l’ont servie. Elle transmet leur héritage aux générations suivantes. Une initiative de fidèles visant à prier pour leurs pères spirituels, leurs frères, leurs sœurs et leurs consacrés disparus devrait pouvoir être examinée avec discernement pastoral plutôt qu’être entourée de suspicion.
La question mérite donc une réponse claire des autorités ecclésiastiques concernées : pourquoi cette messe n’a-t-elle pas pu avoir lieu ? Et surtout, quel principe canonique ou pastoral justifiait son interdiction ?
Dans une Église qui invite sans cesse à la communion, au pardon et à la réconciliation, la transparence pourrait être le meilleur chemin pour éviter que le silence autour d’une simple messe de mémoire ne devienne une blessure plus profonde au sein de la communauté catholique de Kasongo.
Le Tremplin

